Chapitre 1

par 7 Mai 2020

Accueil » Chapitre 1

 

 

Première Partie

 

          1

 

 

 

 

 

 

  Bien sûr j’avais lu les gros titres de l’actualité sur le journal que mon vis-à-vis avait déployé sans vergogne et derrière lequel il s’offusquait impoliment. Et pourtant ces heures lisses où s’alanguissent les feuillages, le vent s’étant lassé de taquiner le paysage, et le jour se laissant paresseusement aller vers la soirée (les couleurs trop vives se diluaient en nuances pastel dans l’air immobile), ce suave abandon après cet écrasement torride de la journée, quand la tiédeur enfin sourd de l’intérieur des murs, que le soleil, sans la fiévreur d’après-midi, verse une lumière oblique glissant rêveusement sur l’asphalte des chaussées, le ciment des trottoirs, mais aussi effleure avec mélancolie les terrasses esseulées de luxueuses villas, nimbe de lucioles irisées la surface solitaire des piscines, s’insinue de biais dans les salons absents dont il caresse les volumes assoupis, cet engloutissement vaporeux de toutes choses dans l’air allégé et jauni, me portait à la contemplation où je m’abîmais, d’une campagne fauve que je voyais défiler à travers la vitre de mon compartiment et je me disais qu’étant parti impromptu de Grenoble pour Toulon la veille de ce solstice d’été, c’était bien inopinément que je faisais le trajet inverse, la vie étant ainsi faite, chacun prenant le départ pour il ne sait où et pour un temps qu’il ignore.

  Bien sûr j’avais tendu mon billet au contrôleur mais cela ne suffit pas à me distraire d’une énorme mégalopole que nous contournions à distance respectable, sur une hauteur qui nous permettait de l’embrasser du regard, non pas tout entière _elle s’étendait plus loin que l’horizon_ mais en bonne partie. Le train qui semblait ne s’en approcher qu’avec précaution comme un reptile chimérique autour d’un Béhémoth ensommeillé, la contournait à grande vitesse, la crinière ruisselant de vents multiples, afin d’échapper plus vivement à un geste brusque de happement dont on pouvait craindre qu’il ne se produisît à l’improviste. En effet, l’inertie n’est pas de bon aloi; il est préférable d’assurer sa retraite en se tenant en mouvement vif et continu, ce qui favorise l’élan qu’on pourrait devoir prendre au moment le plus inattendu. Nous contournions donc à grande vitesse et à bonne distance ce monstre paisible mais inquiétant.

  Cette mégalopole hérissée, jusqu’au plus loin où l’œil parvienne, de tours géantes semblables à des cristaux de roche crachant de la lumière, ne semble pas se préoccuper de notre présence. Nous l’avons surprise tapie au creux des coteaux, tout occupée d’elle-même, attentive surtout à son ronronnement qui nous parvient de loin en vibrations pailletées. D’ailleurs nous sentions bien que l’air était lourd là-bas, d’une gestation latente qui n’en finissait pas de se travailler dans la lumière horizontale d’un soleil déclinant.

 

 

  Comme je demandais à un méridional qui se tenait assis à côté de moi le nom de cette immensité de béton blanc dressée vers le bleu du ciel comme une hydre polycéphale, il me dit un nom qui sentait l’ail. Comme je répétais machinalement ce nom sur un ton interrogatif, avec l’air de connaître un peu, j’eus un goût d’ail dans la bouche.

  Je ne me souviens plus du nom de la ville. Je n’ose  pas le faire répéter à mon voisin. Peut-être me reviendra-t-il à l’esprit avant que nous n’arrivions en gare. Sinon, je le chercherai sur les panneaux et je le lirai à voix haute. Grâce à Dieu, le soleil est encore loin d’être couché; il se prélasse sur le paysage des faubourgs et des collines râpées dans une lumière doucereuse, sourire de convalescence après l’accablement de lumière drue, et je garde l’espoir que l’obscurité soit retenue de l’autre côté du globe aussi longtemps que je n’aurai pas lu ce nom sur les panneaux des quais de la gare.

  _ Puisse-t-il encore faire jour quand nous arriverons en gare pour que je lise sans difficulté le nom écrit sur les panneaux!

  _ Vous ne risquez rien: ce sont des panneaux lumineux, répond complaisamment le méridional. De toute manière ils annoncent toujours le nom des gares au micro. Vous n’aurez qu’à écouter attentivement les haut-parleurs, dit-il en me donnant sur l’omoplate une tape de réconfort qui éjecta dans le couloir un monocle dont je m’étais abusivement décoré pour me donner un air respectable.

  _ Oh ! fait-il, pardon ! dit-il.

  _ Ce n’est, dis-je, pas grave ! fais-je.

  Des entrecroisements de rails nous cahotaient de tous côtés et hachaient nos propos. Les wagons poussaient des couinements lugubres sous la torture stridente des métaux. Nous nous étions précipités à quatre pattes dans le couloir à la recherche du monocle. Et dans cette posture indigne de voyageurs de première classe, nous échangeons des civilités mais en les criant à tue-tête pour se faire entendre dans ce vacarme de ferraille et de grincements de roues.

  _ Je suis, me dit-il, vraiment, dit-il, désolé !

  _ C’est un, dis-je, plaisir, réponds-je, de colla, hoquetté-je, borer…

avec vous…

dans le couloir !

  Ces paroles saugrenues m’avaient échappé et j’en étais confus : l’impatience me prit de retrouver le monocle pour mettre un terme à cette conversation grotesque et décousue.

  Enfin, par une soudaine et bienveillante intervention de la Providence, l’invisible monocle, transparent à souhait, m’apparut et nous reprîmes nos places assises, la face réjouie de cet heureux succès, mais congestionnée de nos efforts de quadrupèdes.

  La ville dans le lointain semblait, après s’être consumée, renaître de ses cendres. Sur une éminence de terrain, un H L M plus haut que les coteaux qui se profilent à l’arrière plan, les masque sur les trois-quarts de leur largeur. En contre-bas, des gratte-ciel si hauts qu’on aurait dit qu’ils étaient en train de pousser, s’écroulent dans des rugissements sonores dès qu’ils ont dépassé une certaine hauteur.

 

 

  Nous étions arrivés en gare et je m’écriai avec extase: « Marseille! » C’était Marseille, moins solennel que Versailles, moins prestigieux que Paris, moins urbaine que Lyon, plus suburbaine que Neuilly, plus mystérieuse que Raspoutchékov, aussi éternel que Rome. Massilia en latin.

  Nous vîmes entrer dans notre compartiment un jeune homme nu comme une fleur, le corps couvert de mousse de savon. Deux religieuses s’exclamèrent: « La Créature! Ciel ! La Créature! »

  Lui, nous expliqua que l’eau avait été coupée après qu’il se fut savonné. Les deux religieuses s’esclaffèrent. Pour ma part, je m’indignai que ma douche pût être tarie au moment de me rincer. Il y avait de quoi être marri. Apparemment ce n’était pas le cas du méridional qui prétendit sous couvert de mot d’esprit « qu’il fallait toujours avoir un bout de rafia chez soi pour rafistoler l’eau ». Personne ne rit et tout le monde haussa les épaules. Je fis remarquer que « rafia » s’écrivait « raphia » et chacun rougit de plaisir que le méridional fût confondu. Celui-ci sortit dans le couloir « raphistoler ses esprits » nous dit-il piteusement. Je le rejoignis et lui assurai que je n’avais pas voulu le mortifier mais simplement prendre la défense du jeune homme nu.

  Reprenant ma place assise en face de celui-ci (presque en face puisque juste en face j’avais le journal du malotru) je posai incidemment les yeux sur son visage et il me regarda de mon propre regard. C’était d’abord un regard absent que je posai sur lui, quand il me dévisagea soudain avec insistance. Je lui renvoyai son regard avec autant de sincérité et d’assurance que s’il eût été le mien propre. Nous nous regardions à présent avec une attention accrue. Une telle ressemblance nous unissait que celle de Castor et Pollux.

  _ Mon Pollux! m’écriai-je enfin sur un ton joyeux.

  _ Mon Castor! répond-il sur le même ton.

  Nous nous enlacions tendrement, échangeant mille baisers. Les deux religieuses bégayaient: « des homo… des homo… des homogènes! »

  Le méridional entra précipitamment dans le compartiment pour voir les homo… des homos ? Ah, des homogènes ! se ravise-t-il, amusé certes, un peu déçu quand même. Mon vis-à-vis ne s’offusquait plus derrière son journal qu’il avait rabattu sur ses genoux et nous dévisageait l’un et l’autre alternativement, mon homogène tournant vers lui son visage de face avec un grand sourire chaque fois que celui-ci sans vergogne scrutait son profil d’un œil sévère.

  Et tout le wagon, puis tout le train voulut voir les homogènes. Les gens se bousculaient et se pressaient; nous pouvions à peine respirer; dans le couloir, quelqu’un questionna: « c’est ici, les jeunes homogènes? »