Première Partie
chapitre 6
Pépita, pour qui les douceurs d’une étamine quelle qu’elle fût, sage ou perverse, mais sage de préférence, n’eussent pas été à dédaigner, était seule, en proie à la Crise. Elle pressentait que quelque chose était arrivé à son Pépète chéri.
Elle regrettait que le message… que dis-je! elle se désespérait que le message ne fût pas allé jusqu’au bout de lui-même. Ce téléphone, quelle susceptibilité!
Le téléphone sonna.
_ Ici les P et T!
Pépita comprit: « ici les Péhétés! » (tribu africaine voisine des Mandchoubizous). Elle s’écria tout à fait en transes:
_ Les mangeurs d’Hommes! Au secours, les mangeurs d’Hommes!
C’était une méprise de sa part, évidemment. Les Péhétés sont très pacifiques, pas le moins du monde anthropophages.
Les P. et T., outragés par ces cris indécents tout enduits de frayeur qui leur poissaient les doigts à l’autre bout du fil, notifièrent à Pépita qu’ils lui dressaient procès-verbal.
Pépita fut très étonnée des lenteurs administratives d’une anthropophagie d’habitude moins formaliste.
Avant de raccrocher, elle promit aux Péhétés de rester en place et prépara vite vite sa valise. « Vite vite ma valise! ». En un instant elle était dans la rue, marchant à demi courante, presque pleurante, yeux ronds nez frémissant.
Elle marchait plus malaisément au fur et à mesure que le temps s’écoulait plus vite. Plus elle s’efforçait moins elle avançait. Ses pas s’alourdissaient comme englués dans du mastic. Elle s’insurgeait contre cet abus: « oh non! J’ai de la glue sous mes semelles! Oh non, non et non! » La tête renversée en arrière, elle tenait le dos de sa main sur ses yeux en signe de désespoir. Les gens disaient: « elle se rebiffe! Mais elle se rebiffe, dites-moi! Non mais, a-t-on jamais vu chose pareille! » Cependant des jeunes gens apitoyés se rebellaient déjà contre les autorités. Brandissant des banderoles, ils scandaient: « SA-DIK! SA-DIK! PASDEGLUE, DUGOUDRON! PASDEGLUE, DUGOUDRON! » L’autorité concernée fit une mise au point en diffusant le communiqué suivant:
Il n’appartient en aucune façon aux personnages de décider de leur sort, a fortiori du sort des autres. Le gouvernement est seul habilité en matière de déroulement des faits. Les personnages sont invités à se conformer aux prescriptions caractérielles qui leur sont imparties d’une façon impérative. Tout sera mis en œuvre pour les dissuader de suivre des états d’âme qui leur seraient inspirés de l’extérieur.
Par souci d’apaisement l’auteur ministériel prit néanmoins la mesure tant attendue qui ne satisfit personne par son caractère de compromis. Les personnages voulaient qu’on extirpât le mal à sa racine, affirmant que des mesures ponctuelles et superficielles n’étaient pas en mesure (« des mesures en mesure! » L’auteur ricana.) de modifier radicalement les données du problème. Ils exigeaient un remaniement complet des structures mêmes du roman. La Rédaction pour sa part avait la ferme conviction qu’un roman était un roman et serait toujours un roman, qu’on ne pouvait en bousculer les structures traditionnelles sans en détruire la spécificité, qu’on pouvait entreprendre des aménagements de-ci de-là mais qu’on ne pouvait aller à l’encontre de certaines lois fondamentales et naturelles. « C’est la vie! » disait-on avec résignation.
Ainsi donc ce n’était plus de la glue mais du goudron. « Oh non! s’écria-t-elle, le goudron a fondu sous la chaleur! Ça c’est fort alors! » La tête renversée en arrière, elle tenait le dos de sa main sur ses yeux en signe de désespoir. Une petite vieille s’approcha de Pépita et lui dit: « Ce n’est pas le goudron qui vous englue, c’est votre chevelure, regardez! » Pépita vit qu’elle avait coincé sa belle chevelure élastique dans la porte du studio de Pépito. Un pas de plus et elle serait catapultée à rebours; elle irait s’aplatir mollement contre l’huis clos. Comme un crachat sur une dalle.
_ Je suis en péril ! s’exclama Pépita.
Les gens rirent autour d’elle.
On coupa sa chevelure très loin là-bas, qui cingla sa nuque et la plaqua K.O. à terre.
7
Poupougnette, la petite Poupougnette, avait l’accent chantant de sa Provence natale, était très gentille mais un peu sotte et pas très jolie au goût de Pépito. Elle habitait le cent cinquante-deuxième étage d’une tour géante. Elle était étudiante et apprenait tout de mémoire sans rien comprendre. Ce travail de magasinier lui prenait tout son temps, lui ternissait le visage et lui alourdissait les hanches. Pendant les cours elle était très attentive à consigner, telle une greffière, toutes les paroles de l’enseignant. Ses cours de linguistique étaient ponctués d’interjections du maître de conférence merde jeune homme ! allez pisser dehors, quoi! ou même, plus rarement mais combien plus délicieusement ! de Monsieur le Professeur, titulaire de la chaire diantre damoiseau ! Fi de votre inconduite !
Pépita suivait les mêmes études, apprenait moins, comprenait plus et se servait de Poupougnette comme registre dont elle s’émerveillait de la haute fidélité, la surnommant « Hi-Fi Poupou ».
Hi-Fi Poupou épluchait des pommes de terre sur le rebord de son évier qui rosissait sous le soleil du soir, quand le téléphone sonna. Elle se précipita pour répondre et dans sa précipitation, elle mit les pommes de terre à la poubelle et les épluchures dans la casserole, après quoi elle alla ouvrir la porte avec un sourire. Mais le sourire ne suffit pas à décrisper la porte; il lui fallait donc ses clefs qu’elle trouva couchées dans son lit, copieusement endormies. Des scrupules lui vinrent à l’esprit, qui lui donnèrent des remords: « oh non, ne les réveillez pas! Elles dorment si bien ces chéries! » (Poupougnette était très guindée, et se vouvoyait quand elle se parlait à elle-même.) Elle se dit qu’il le fallait pourtant, puisqu’on avait sonné. Elle les secoua vigoureusement et celles-ci ouvrirent un œil, puis deux et enfin trois. (Une clef normale n’étant dotée que d’un œil, nous en déduisons qu’elles étaient trois.) Et finalement s’étirèrent dans un cliquetis plein de langueur. Elle les avait soulevées par un cordon de cuir auquel elles étaient attachées; suspendues dans le vide, elles finissaient de s’éveiller en se léchant les unes les autres. Elle ne glissa qu’une clef dans la serrure bien que toutes voulussent s’y introduire. Les autres se mirent à crier tout en pleurs et Poupougnette dut leur faire ouvrir la porte chacune à son tour. Cela prit autant de temps en plus qu’il y avait de clefs en trop. Mais au moins elles séchèrent leurs larmes.
Et les voilà déjà qui se pressent les unes les autres pour entrer dans la serrure en criant: « à moi, à moi! »
Enfin la porte s’ouvrit sur le vide. Poupougnette s’aperçut qu’un pan de l’immeuble s’était effondré et referma la porte, terrorisée. Le téléphone sonnait toujours avec la même constance et Poupougnette dit à la porte: « Si ce n’est toi c’est donc le tel. » La porte haussa les épaules en pensant aux étrangetés de Poupougnette. Bien-sûr que c’était le tel. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt? Et l’on disait de Poupougnette qu’elle était bête comme une porte! C’était vexant à la fin. Ah! si elle avait su parler elle, la porte, elle n’aurait pas perdu son temps à chanter des airs à la mode! « Le silence est d’or mais la parole est d’argent » pensa-t-elle avec amertume.
Poupougnette s’éloigna sous le regard des clefs qui flottait dans leurs yeux repus.
8
_ Allô? fit-elle. (Cela faisait rire Pépito, une voix féminine disant « allô? » ou « allô! », le premier nuancé d’une pointe d’inquiétude comme nous demandons au médecin qui a fini de nous ausculter le ventre: « alors? » Le deuxième plein d’entrain comme pour encourager des écoliers à jeter « à l’eau! » une retraitée en promenade sur les quais du Rhône.)
C’était la clinique Machin qui l’avertissait de l’accident de Pépita sur laquelle on avait trouvé un mot ainsi libellé: « en cas d’accident téléphoner à Poupougnette ». On appelait donc Poupougnette au chevet de Pépita pour la réconforter quand elle reviendrait à elle. Poupougnette tout à son émotion enfila son pyjama, ouvrit la porte et sauta dans le vide, étourdie qu’elle était.
La descente fut longue (quelques centaines de mètres). Comme dans cette histoire tragique qu’on se raconte entre potaches pour rigoler, elle disait aux gens des différents étages qui la voyaient passer et lui demandaient comment elle allait:
« Pour l’instant ma foi
…
Ça va pas trop mal
…
J’espère simplement
…
Que ça continue-
…
Ra encore ainsi
…
Pendant quelque temps. »
Hélas! on ne peut pas trop demander à une tour de cent cinquante deux étages et il fallut bien arriver en bas.