Chapitre 3-4

par 29 Mai 2020

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Première Partie

                

         chapitre 3

 

 

 

 

 

 

  Pépita qui avait su ficeler la beauté d’une tulipe à l’innocence des premières neiges, ouvrit la porte de l’ascenseur, appuya sur un bouton dont le voyant rouge s’alluma de plaisir et attendit cinq étages. Elle sortit de l’ascenseur et ouvrit la première porte à gauche. Pépito lui avait laissé la clef de son studio dans l’espoir qu’elle viendrait faire le ménage pendant son absence et qu’elle lui préparerait un repas le soir de son retour.

  _ Tiens! lui avait-il dit, je te laisse la clef de mon studio pour que tu viennes admirer les montagnes sur mon balcon quand je serai parti.

  _ Et je préparerai un repas le soir de ton retour! suggéra avec transport l’innocente Pépita.

  _ Si tu veux, avait répondu Pépito avec le sourire d’une personne raisonnable qui se prête de bon gré à des enfantillages.

  Sitôt entrée dans le studio, elle courut sur le balcon admirer la Chaîne Grandiose, dite « Chaîne Belle Dame », avant même de faire un peu de ménage. Après tout, pensait-elle, Pépito lui avait laissé la clef pour qu’elle admirât les montagnes. Mais le téléphone sonna:

  _ Driing!

  _ Allô! fit-elle en décrochant l’écouteur et le microphone.

  C’était un message de Pépito qui avait téléphoné le matin et qui, n’ayant trouvé personne, avait enregistré une information avec ordre au téléphone de la transmettre à Pépita dès qu’elle rentrerait.

  Le message disait:

  _ Bip bip… ici Pépito…

  Pépita crut que son « Pépète chéri » était au bout du fil et elle interrompit le message. C’était une méprise de sa part, évidemment.

  _ Pépète chéri, s’écria-t-elle, où es-tu?

  _ Bip bip… je suis le message… Silence!

  Cela dit d’une voix de synthèse qui se pique d’imiter celle des Humains à la perfection.

  _ Pépète chéri, reprit-elle, je t’ai reconnu! Où es-tu?

  _ Bip bip… ici Pépito… fit l’autre.

  Elle ne comprenait pas pourquoi Pépète chéri disait « bip bip ».

  _ Bip bip… ici Pépita dit-elle!

  Le message outragé raccrocha (écouteur et microphone).

  Les montagnes étalaient leur complaisance. A l’arrière-plan les glaciers avaient un rutilement lointain, incertain sous les reflets du couchant. Pépita avait le sentiment de s’être méprise.

  « Je me suis méprise ! » répétait-elle. « Je me serai méprise sans doute ! » dit-elle en se levant soudain.

  Elle revient sur le balcon et se tient debout derrière la rambarde, son regard absent sur les sommets impassibles.

  « Ce téléphone ! Quelle susceptibilité ! » couine-t-elle enfin sur un ton d’exaspération.

  La crise de nerfs la guettait derrière la porte entrebâillée, attendant le moment propice.

 

 

 

 

 

 

 

 

                 4

 

 

 

 

 

  Pépito regardait pensivement Glaïeul. Il songeait à la meilleure manière de faire les présentations:

  _ Pépita, je te présente Glaïeul.

  ou encore:

  _ Glaïeul, je te présente Pépita.

  Il craignait par-dessus tout qu’elle ne se méprît. Il la voyait déjà courant vers Glaïeul, se pendre au cou de celui-ci en repliant une jambe à l’équerre derrière elle… et quel cou! Le même que le sien, juste comme Pépita les aimait. Et bien-sûr Glaïeul serait charmé, se laissant faire, bouche bée et yeux béats. Il regrettait que Glaïeul fût beaucoup trop dans les goûts de Pépita. « Bah! pensa-t-il, je lui présenterai Poupougnette, la petite Poupougnette. »

  _ Pépito, demandai-je, à quoi penses-tu? Tu as l’air soucieux.

  _ Oui Glaïeul, je suis soucieux car je m’interroge sur  le compte de Pépita. Aura-t-elle reçu mon message lui annonçant mon retour impromptu?

  _ Un grand garçon comme toi peut très bien se débrouiller tout seul. Nous prendrons un taxi si elle n’est pas à la gare.

  Pépita entre autres besognes, tenait lieu de chauffeur  à Pépito qui n’avait que le « permis motocyclette », n’ayant pas été capable une seule fois de boucher un créneau avec une bagnole sans la cabosser outrageusement.

 

 

  Tout à coup le train s’arrête en rase campagne. Les haut-parleurs annoncent: « Mesdames Messieurs le train va exploser. Vous êtes priés d’évacuer ». Aussitôt on s’affole, on crie et voilà tout le monde dans la nature avec des valises au bout des bras. Les gens sont bien petits et les herbes sont bien hautes. On s’embourbe dans la terre, on s’emmêle dans les herbes, on s’essouffle, on sue en roulant des yeux. Alors le train repart en ricanant. Fatale naïveté des passagers! En effet, si le train avait dû exploser, on n’aurait prévenu personne pour éviter de créer la panique. En toute logique cette annonce était donc un canular. Les haut-parleurs s’étranglent de rire: « Hi hi hi! La Société Nationale des  Trains vous a bien eus! » Aussitôt on pose les valises, on s’éponge le visage, on reprend haleine et des faces bonhomme pleines de pauvres sourires et de yeux fuyants échangent des hochements.

  Pépito et Glaïeul sont très impatientés et tout à fait indignés. Ils sont les seuls car les autres sont plus âgés et se résignent plus volontiers aux facéties des autorités. Pour s’égayer, des quinquagénaires échangent des souvenirs de guerre. Pépito pense à son amoureuse et dit qu’il aimerait bien la revoir avant la ménopause.

  On a entrepris Glaïeul sur les gestes de la dernière guerre. On le tient par le cou pour le forcer à écouter. Lui, il s’en fiche de la dernière guerre: il n’était pas né, le p’tiot! Comme il dit très fort, qu’il crie même, exaspéré qu’il est: « je m’en fiche de la dernière guerre: j’étais pas né! », on lui répond: « si ce n’est toi, c’est donc ton frère ». Glaïeul voudrait bien poursuivre par un mensonger « je n’en ai point », mais Pépito est là tout près, qui lui ressemble si bien. Cela n’est pas juste car l’agneau savez-vous, a menti effrontément: il avait toute une ribambelle de frères dont on disait en les voyant gambader: « Oh la belle ribambelle! » Cela n’est pas juste car Glaïeul qui n’a aucun frère ni aucune sœur d’ailleurs, ne peut pas dire la vérité. On ne le croirait pas, flanqué comme il est de Pépito qui lui ressemble autant qu’une marguerite à une autre marguerite.

  Donc Glaïeul s’écrie: « Je n’en ai point! » ou plutôt point ne s’écrie car Pépito est là tout près, dont il ne peut dissimuler la ressemblance avec lui-même. Alors il appelle: « Potépite, à moi! » Pitopète accourt à son secours. Ils ont déjà claqué Plaïeul à terre qui se démène dans la poussière, nu qu’il est.

  _ Nu que je suis ! crie-t-il.

  _ Savonneux que tu es ! s’écrie Pétipote dont les mains glissent sur les membres de Glaïeul qu’il essaie de soustraire à l’emprise des quinquagénaires, tandis que celui-ci continue de hurler « Potépite, à moi! » La mêlée est confuse et soudain Pètopite est estranglé par un quinquagénaire osseux et Glaïeul hurle de douleur car on lui a coincé son étamine.

  _ Mon étamine! crie-t-il. Au secours, vous me coincez mon étamine!

  Aussitôt on suspend l’échauffourée, on se dégage de l’emprise de chacun, chacun relâchant son emprise et l’on se penche sur l’étamine de Glaïeul étalée par terre avec Glaïeul. Heureusement d’ailleurs que Glaïeul n’est pas debout et son étamine par terre. Ce serait mauvais signe. Il serait bien meilleur signe que Glaïeul fût par terre et son étamine debout.

  Tout le monde est très inquiet pour la progéniture que Glaïeul avait peut-être projetée. Un homme, médecin de son état, se penche à son oreille et lui demande à voix basse:

  _ Aviez-vous projeté progéniture?

  _ Oh oui ! s’écrie Glaïeul l’air pitoyable. J’avais projeté! Pas forcément progéniture mais turlutes et lutineries assurément.

  Tout le monde se récrie sur l’inconvenance de Glaïeul. Quelle obscénité! « Comment un si joli garçon peut-il rouler en sa tête de si horribles pensées? » s’interrogent les dames.

  Deux religieuses, mains au ciel, s’enfuient en criant: « La perverse étamine! La perverse étamine! »