Chapitre 11-12

par 29 Mai 2020

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Première Partie

                

                           chapitre 11

 

 

 

 

 

 

  Pépito et Glaïeul firent coulisser la porte du compartiment: elle leur parut rétive et ils ne furent pas trop de deux car ils étaient à bout de souffle. Ils avaient dû courir deux cents kilomètres pour trouver une gare: sans manger ni boire!

  En coulissant la porte gloussait de rire car elle craignait la chatouille; Glaïeul entra le premier et dit:

  _ Merde, des lutteuses!

  Toutes les places étaient prises, des lutteuses étant assises: sauf deux places-fenêtre qui attendaient visiblement Glaïeul et Pépito qui s’y assirent.

  Pépito sourit à Glaïeul. Les lutteuses se racontaient les détails de leur dernière compétition. On pouvait lire sur leur maillot: « Club de Lutte des Putois » inscrit en demi-cercle à hauteur de poitrine. Pépito enseigna à Glaïeul, très ignorant de toute notion de géographie, que Les Putois sont une commune ouvrière de la banlieue parisienne, à mi-chemin de Puteaux et Pontoise.

  Le contrôleur qui vérifiait les billets et aimait bien les jeunes, leur demanda ce qu’elles allaient faire à Cucuron. L’une d’elles lui répondit dans un transport de joie qui agrandissait ses yeux, qu’elles allaient s’arracher la gueule avec les filles de là-bas. Et parlant son langage de violence, il semblait qu’elle eût trop d’elle-même pour se contenir. Cela se voyait dans ses yeux comme un orage pourtant, dans un ciel de pureté infinie.

  Toutes ces filles sont de belles plantes, splendides athlètes aux muscles saillants, tatouées sur les épaules  et les biceps, et aussi peu efféminées que possible.

  Glaïeul est plein d’admiration pour la bravoure de cette brutale engeance et a très envie de porter le même maillot avec une si impressionnante inscription.

  Pépito offre à Glaïeul un repas au wagon-restaurant. « Ah! fait Glaïeul avec impatience en sortant du compartiment, que j’aimerais être un champion de lutte! » Pépito a quelques raisons de douter des aptitudes de son ami à faire carrière dans ce sport. Glaïeul est très athlétique et pourrait servir à Polyclète comme modèle de lutteur au repos, mais Pépito l’imagine mal en action. Il lui rappelle qu’il a l’étamine fragile mais Glaïeul ne désempare pas et parle de prendre des bains de glaise pour se fortifier, de se rouler nu dans la neige pour s’endurcir, de lutter sur le gravier pour s’épaissir l’épiderme et de remuer chaque jour des dizaines de tonnes de fonte pour développer sa force. Il apprendrait le grec ancien pour que l’esprit olympique pénétrât mieux en lui, puis il irait affronter le Minotaure sur les bords du Styx.

  Pépito étonné demanda pour quelle raison « sur les bords du Styx » et non dans le Labyrinthe. Glaïeul qui confondait le Minotaure avec Cerbère, rougit de son ignorance et dit avec une fougue péremptoire qu’il l’attaquerait où qu’il se trouvât.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                 12

 

 

 

 

 

  « Bienvenue au ouagon-‘estau’ant! » dit le maître d’hôtel avec un grand sourire charismatique qui éclaire d’ivoire son visage d’ébène.

  Tous les convives se turent et levèrent les yeux sur Glaïeul et Pépito qui rougirent de la curiosité dont ils étaient l’objet, s’interrogeant si, parmi ces gens à cravates et monocles, bijoux et colifichets, ils n’étaient  pas incongrus. Ils l’étaient en effet, de jeunesse, de vigueur, de cette beauté du diable, en un mot de cette sève indécente.

  Une fois qu’ils se furent assis les yeux se détournèrent, mis à part quelques regards torves ici et là qui s’attardaient. Les conversations reprirent non sans quelque flottement dans les minauderies des dames et les billevesées péremptoires des messieurs: l’intrusion dans cet orchestre de violons et violoncelles, d’une paire de cymbales, exigeait de chaque instrumentiste qu’il réajustât son jeu, si imperceptiblement que ce fût.

  Assise en face des homogènes, une vénérable douairière portait à la mode américaine des lunettes rigolardes sur un masque sévère et puritain. (Lunettes dites « en ailes de papillon ».) A côté d’elle, un richissime maquignon à face rubiconde, roule silencieusement des yeux concupiscents sur le  plat de charcuteries et la bouteille de vin sans relâcher son imposante mastication.

  A la table voisine, de l’autre côté de l’allée centrale, un homme à monocle et cheveux ras, le buste droit et le port altier, genre officier de cavalerie en retraite qui décoche des formules sentencieuses du haut de son monocle, intimide Glaïeul qui lui jette des coups d’œil à la dérobée. En face de lui, son épouse discrète et respectueusement attentive à ses moindres propos. A côté d’elle, côté fenêtre, une hystérique ripolinée, pas ridicule du tout mais vulgaire, genre catin décatie qui se raccroche aux branches, déplaît souverainement au monocle qui n’aime pas qu’on lui tienne tête. Coincé entre le monocle et la fenêtre, courbé sous les quolibets grivois de l’hystérique, un petit marquis qu’une éducation  trop rigide aura châtré, se tamponne le front avec son mouchoir brodé, pas vulgaire du tout mais ridicule.

  Glaïeul et Pépito dérougissaient patiemment et regardaient par la fenêtre quand un jeune bouvier qui  gardait les vaches dans un champ, leur fit bonjour de la main au passage du train. La vieille américaine jeta sur leur regard consterné, un regard pointu.  Pépito et Glaïeul s’excusèrent auprès d’elle, protestant de leurs bonnes fréquentations et lui assurant qu’ils ne connaissaient nul jeune bouvier et que celui-là s’était sans doute mépris. Cela arrivait souvent qu’un ami de gens crût reconnaître ces gens-là dans un train, et les saluât à tort: les trains roulaient si vite qu’ils favorisaient de telles confusions. La dame ne se départit pas pour autant de son regard acéré. Bien sûr qu’ils se connaissaient, elle en était sûre. « Quoi qu’il en soit, dit-elle d’un air pincé, ça n’a aucune importance; moi-même, il m’arrive souvent de me camper toute nue au milieu d’un champ et d’agiter mon bras au passage d’un train. Les gens qui croient avoir été reconnus rougissent comme des poivrots. » La dame piqua un poivron dans son assiette en souriant sardoniquement. Glaïeul baissa les yeux sur le poivron et, peu versé dans l’orthographe, se récita à lui-même: « un poivron, des poivraux. »

  Pépito ne doutait pas qu’elle ne fût une intellectuelle en goguette qui se faisait une obligation mondaine de deviser de futilités, faisant grâce à ses interlocuteurs des théories rébarbatives qui la passionnent.

  L’hystérique entre deux âges qui se trouvait à portée de voix, lui lança de la table voisine qu’on n’avait pas idée de se foutre à poil passé soixante-dix ans. Ce camouflet suscita chez la douairière une acrimonie qu’elle prit soin de camoufler, et sans se départir de son implacable politesse, elle répondit avec esprit qu’elle pensait au contraire que ça n’avait plus aucune importance. Elle distille même un compliment dont l’ironie délicate échappe à sa destinataire:

  _ Vous êtes encore si jeunette qu’on ne saurait vous faire concurrence passé trente ans.

  L’hystérique fut comblée et se radoucit. La douairière exultait intérieurement de subtilité mais consciente qu’elle nous intimidait, elle entreprit de nous mettre à l’aise, et pour atténuer l’impression de majesté aristocratique qu’elle produisait sur nos esprits juvéniles, la voilà qui raconte que son grand-oncle avait mal tourné, qu’il s’était mis à boire. Mis à l’index et réprouvé, il s’était même retiré dans une cabane au cœur des bois, n’allant à la ville qu’une fois la semaine. Ce jour-là, on le rencontrait au marché où, hirsute et malodorant, il vendait des balais de sa fabrication.

  _ Il bandait des valets, dit-elle, se reprenant aussitôt pour corriger son lapsus mais trop tard pour qu’autour d’elle on n’éclate pas de rire.

  Même Glaïeul et Pépito rirent aux éclats. Celui-ci s’efforçait de reprendre son sérieux parce que leur interlocutrice lui parut passablement confuse de ce faux pas qui, en révélant des fantasmes inavoués, la démythifiait au-delà de ce qu’elle avait souhaité.

  Elle en fut si contrite qu’elle eut soudain l’estomac barbouillé. Elle s’excusa de devoir quitter la table momentanément pour se rendre aux toilettes, mais placée côté fenêtre sur la banquette, elle devait attendre que son voisin se fût levé pour lui laisser le passage libre. Celui-ci, bedonnant et engourdi qu’il était par la digestion, se dégageait difficultueusement et même interminablement à ce qu’il semblait à la vieille Amerloque déjà si fort incommodée qu’elle ne put se contenir plus longtemps et vomit à l’improviste son déjeuner sur la nappe.

  Sa confusion augmenta en cet instant à tel point qu’elle passa un seuil et bascula dans l’indifférence: c’en était trop, plus rien de tout cela ne la concernait, des pans entiers de convenance sociale s’effondraient d’un coup.

  Elle ressentit un relâchement de sa tension nerveuse, une douce résignation qui confinait à la quiétude de l’esprit. Déjà elle évoluait, légère et désinvolte, dans un monde de simplicité biblique: une inexorable sérénité avait dissipé son inflexible bienséance.

  _ Oh! fit Pépito en écarquillant les yeux et en arrondissant la bouche; c’est dégoûtant!

  Les gens demeurèrent interdits puis s’esclaffèrent. Glaïeul eut un haut-le-cœur et dit: « ça pue la vomissure! » Il se bouche le nez et se lève si brutalement qu’il renverse la table sur l’aristo déchue à qui il échappe de joyeuses agaceries qu’elle bafouille en crevant des bulles de dégueulis:

  _ Ezbèze de gon! qu’elle lance sur un ton plaisantin, faussement acrimonieux, presque égrillard.

  Cette insulte ordurière dans une bouche féminine heurte l’oreille de Pépito dont on ne dira jamais assez qu’il est farci de préjugés machistes. Il n’admet pas que la petite femelle de l’Homme se laisse aller à la vulgarité, qui métamorphose la dame la plus adamantine en la plus infâme des femmes. Il est vieux jeu Pépito, mais il renverse quand même le coulis de tomate sur la tête de l’insultante. En représailles.

  Celle-ci s’ouvre enfin à l’hilarité la plus franche et lui jette à la figure son verre de vin.

  Le maître d’hôtel voulut s’interposer et glisse sur le vomi et plonge tête première dans la sauce béchamel. En se relevant il prend appui sur le plat de purée qui bascule  et gicle sur l’homme au monocle, officier de cavalerie en retraite. Celui-ci, qui avait ri jusqu’alors en  se tenant les côtes, prend tout à coup un air de gravité et crache la purée sur son épouse assise en vis-à-vis. En un instant volaient à travers le ouagon-‘estau’ant les mets les plus raffinés.

  Aux passages à niveaux les gens regardaient le train passer avec des accents lyriques comme un opéra bouffe.

  Le train ne s’arrêtait même plus dans les gares, le mécanicien étant sous la menace d’un couteau de cuisine qu’on brandissait dans son dos. Un amoureux fougueux  en effet, était impatient d’arriver à destination où l’attendait sa belle. La vitesse était telle qu’il s’ensuivait un courant d’air à décorner les bœufs. En gare de  Cucuron, le « -ron » de « Cucu- » tomba net sous le panneau au passage de ce train effréné. Les voyageurs en partance, dès qu’ils virent le train entrer en gare, s’exclament: « le voilà! », et coururent après lui jusqu’au bout du quai avec leurs bagages, craignant qu’il ne partît sans eux et voulant tous monter avant les autres pour s’assurer une bonne place.

  Ils en furent pour leurs frais. Le train continua son chemin sans un regard de dédain pour cette bande de braillards gesticulants qui prétendaient lui monter dessus. Le chef de gare fumait sa pipe au soleil. Il les voyait de loin revenir sur leurs pas avec plus de modération qu’ils n’étaient allés.