Première Partie
chapitre 13
Pépita était grande amateuse de sacrifices floraux. Elle agrémentait son intérieur de cadavres de fleurs qu’elle préservait du soleil et dont elle retardait la putréfaction en leur versant de l’eau fraîche à intervalles réguliers. Heureusement, on ne voyait pas chez Pépita ces roses cueillies de l’avant-veille et déjà fanées comme des aïeules, faute de soins. On n’entendait pas gémir de tous côtés d’une voix rauque: « à boire! » C’étaient seulement de pauvres sourires qui s’excusaient de ne pouvoir aller plus loin.
Elle avait passé quinze jours à l’hôpital et déjà lui semblait-il, sa maison respirait moins bien qu’auparavant. Elle ouvrit les fenêtres pour que les senteurs du jardin parvinssent jusqu’au centre de sa maison, qui était un rond. Au centre, il y avait un fauteuil où elle s’asseyait expressément. Ce fauteuil était trop grand pour Pépita dont les pieds ne touchaient pas le sol quand elle y était assise. Elle trônait en ce lieu comme une grenouille géante puisqu’en effet, Pépita avait gardé de son enfance le goût de capturer des grenouilles, de les asseoir sur une chaise de poupée en leur ficelant les pattes aux barreaux et de leur donner la cuillerée. Les grenouilles se taisaient mais suivaient les mouvements de Pépita avec anxiété en roulant des gros yeux. Quand ce bourreau de grenouilles pointait la cuillère sur leur gueule de batraciens, elles reculaient la tête en exorbitant les yeux et coassaient. Pépita disait simplement: « une cuillerée pour maman » et la leur enfournait. Les grenouilles qui n’avaient pas l’habitude de manger autant, faisaient caca plusieurs fois au cours d’un repas. Pépita disait avec un air de contentement qu’elles « fientaient ». « Elles chient, oui! disait Pépito, et c’est dégoûtant! » Pépita elle, en bonne mère, était heureuse de constater le bon fonctionnement de l’appareil digestif de sa progéniture. Pépito disait pour lui faire peur qu’elle accoucherait d’une grenouille si elle continuait. Alors Pépita relâchait son monde coassant.
Assise en lotus au centre de sa bulle de maison, Pépita inspirait expirait, c’était sa séance de yoga. L’air du soir entrait par une narine et sortait par l’autre. Pépita était en joie, après trois ans de yoga seulement, de savoir respirer. Elle plaignait Pépito qui ignorait le fonctionnement de sa respiration. Le pauvre, il respirait comme un souillon. Et il ne voulait rien entendre. Il n’aimait que les sports de combat. Souvent elle s’ouvrait de ses inquiétudes à son gourou. Celui-ci qui était fort âgé, témoignait d’une grande compréhension à l’égard de Pépito qu’il ne connaissait pas, sinon par les dires de Pépita qui le représentait comme une bête de ring, feignant d’être désolée pour mieux dissimuler sa fierté. Le gourou faisait la part de l’exagération dans cette description qu’elle lui faisait de son amoureux, car il clairvoyait que Pépita si délicate n’aurait pu aimer une telle brute, bien qu’il eût vu chaque jour de telles étrangetés.
Il lui disait avec sagesse: « chacun respire à sa mesure. A vouloir trop respirer on s’essouffle. »
Ce vieillard irradiait une sérénité qui ensuquait Pépita. Les paroles sirupeuses que le saint homme distillait, enveloppaient sa disciple d’un cocon protecteur où elle s’assoupissait. Le maître entrait alors en méditation, attendant que son élève ouvrît un œil. Les journées coulaient ainsi: on ne bougeait pas plus qu’un tournesol.
Quand le soir tombait, Pépita courait chez Pépito lui faire sa soupe car elle craignait qu’il ne mangeât de la viande. Celui-ci rentrait de son entraînement sportif, perclus de fatigue et l’estomac dans les talons. Très las, il se mettait à table et mangeait comme un ogre, le nez dans son assiette, sous l’œil admiratif de Pépita qui l’aimait tendrement. Puis il se mettait très en colère car il n’y avait pas de viande. Il se levait et allait à la cuisine faire cuire une tranche de bœuf. Pépita lui remontrait qu’il s’empoisonnait le sang. Ils se disputaient très fort, Pépito protestant que la viande donnait du muscle, Pépita assurant que la viande le rendait méchant et qu’elle ne l’aimerait plus. Finalement Pépita pleurait et Pépito triomphant lui donnait un baiser entre deux bouchées. (Pépita faisait semblant de se reculer, quand il se penchait vers elle.)
Pépita termina sa séance de yoga par un salut au soleil que celui-ci lui rendit avant de disparaître derrière la ligne bleutée du plateau de la Grande Vertreuse.
14
Quand Pépito descendit du train, une vieille femme lui sauta sur l’échine avec son parapluie. C’était une vieille folle échappée de l’asile que la Société Nationale des Trains avait engagée comme chef de gare. Pépito, si costaud qu’il fût, eut du mal à la claquer par terre.
Cet obstacle franchi nous nous rendîmes au bureau d’informations. Quand nous eûmes fait la queue et que vint notre tour d’être informé, on nous aiguilla sur le bureau des renseignements. De nouveau il fallut faire la queue. Cette queue-là était plus longue. Je nous consolais en supputant que de toute manière nous n’en serions pas encore au bout, même si nous avions pris cette queue-là d’emblée, tant elle était longue. Mais Pépito me fit remarquer que les queues des autres bureaux de renseignements dont nous n’avions pas daigné faire le choix, avançaient plus vite. Les gens de notre queue à nous avaient des tas de choses à demander et il leur était répondu des tas de choses. Du moins serions-nous bien renseignés.
Il y avait là des gens dont le métier était de faire la queue. Ils étaient employés par la S. N. T. pour reconstituer les files d’attente trop vite épuisées. Cette pratique permettait d’égaliser les queues dans la mesure du possible, à la grande satisfaction de la direction qui était rongée de scrupules esthétiques, hantée aussi du souci de réduire le taux de chômage, à la grande satisfaction du gouvernement qui était miné de préoccupations électorales, et d’augmenter le nombre de cotisations syndicales, à la grande satisfaction de la C. G. T. (Compagnie des Gens au Travail) qui était dévorée de frais de fonctionnement. C’était un métier très pénible pour lequel il fallait savoir jouer des coudes.
Quand nous eûmes fait la queue et que vint notre tour d’être renseigné, l’heure de fermeture des guichets sonna. C’était midi. Heureusement que le guichetier était une guichetière: un homme n’aurait pas si bien succombé à l’avenante frimousse de Pépito. Aussi décida-t-elle de prolonger son service pour nous être agréable. Pépito lui posa une question à laquelle elle répondit fort civilement.
Après que nous l’eûmes remerciée de ses sourires et nous fûmes repentis de l’avoir fait jeûner, elle nous fit ce compliment que toute une file de Pépitos à renseigner était un vrai plaisir, qu’elle se contenterait même d’un Pépito sur deux ou même sur trois. Pépito rougit, je fis de même. Elle ajouta, profitant de notre confusion à tous deux, que nous devrions nous engager comme fait-la-queue. Il fallait à tout prix lui faire une réponse. Nous étions deux à bafouiller sans trouver une seule phrase.
_ Nous ne sommes…
_ … que deux! fîmes-nous.
Et nous montrions deux doigts d’un air pitoyable: le pouce et l’index.
_ La belle affaire que voilà! Ce sont deux qui en valent mille.
Il fallait à tout prix lui faire une réponse.
_ C’est que… implorai-je,
_ … voyez-vous…
_ … nous ne sommes pas…
_ … de la région! trancha Pépito d’un air triomphant.
_ Ah ah! Vous êtes des exotiques! fit la guichetière avec des yeux gourmands.
_ C’est beaucoup dire.
_ Allons allons, pas de fausse modestie! Je vois bien à votre peau sucrée que vous n’avez pas poussé en Picardie.
Avec stupeur, Pépito regarda ma peau, moi la sienne.
_ Nous n’avons pas la peau sucrée, nous sommes propres! protestèrent Pépito et Glaïeul d’une seule voix.
_ Petits cochons!… Et ce poil tout noir en forme de serpentin qui vous monte jusqu’au nombril, c’est de la propreté? dit-elle en riant de ses dents blanches.
Ils sont repartis en serrant les fesses sans même se retourner, un regard derrière eux que j’attendais pourtant avec un sourire en plus et voici que se présente déjà mon premier client de l’après-midi, un honorable bourge bedonnant, puisque ces deux célestes éphèbes ont grignoté jusqu’au bout ma pause-déjeuner et que je dois reprendre mon service dans la foulée, l’estomac vide mais c’est sans importance j’ai l’appétit coupé.
Le monsieur bedonnant me harcèle de galanteries et je l’envoie promener. Je suis une femme libérée et j’ai horreur qu’on me traite en femme-objet. Ce m’est une amère consolation d’imaginer que ces deux-là que j’ai courtisés sans succès sont deux invertis qui m’ont fait perdre mon temps et je n’en demeure pas moins horriblement frustrée. Je ne sais pas ce qui me retient de courir derrière eux dans la rue à tue-tête en les traitant de pédés.
15
Nous éconduisîmes par les procédés diplomatiques la guichetière empressée sans même l’offenser le moins du monde, et je pris Pépito à témoin de notre délicatesse.
_ Oui, me dit-il nous sommes très délicats.
_ C’est une qualité qui est sans doute innée en nous, hasardai-je.
Pépito rigolait car ces trois mots « innée en nous » sonnaient à ses oreilles comme un patronyme chinois. « Le président Ineh Han Nu est en visite officielle à Paris » dit-il avec hilarité. Les passants regardaient son rire carnassier qui s’étalait en une faucille d’acier inoxydable sur son visage bruni par le grand air.
Quand il eut ri tout son soûl, il but à longs traits une bouteille d’eau Perrier et ses yeux pétillants versaient des pleurs gazeuses. Je me récriai sur ce gaspillage:
_ Nous n’aurons plus d’eau quand nous aurons soif et toi tu la pisses à chaudes larmes!
Il retira la bouteille de sa bouche, rota et me dit d’un air superbe:
_ Non Monsieur, je ne la pisse pas, je me rince les yeux! C’est excellent pour la vue.
Il ajouta après un silence:
_ Si tu veux je t’en laisse la moitié.
_ Oui dit Glaïeul ravi, j’ai très soif et mon étamine est toute sèche.
L’inquiétude de Glaïeul pour son étamine n’avait pas diminué depuis le funeste incident. Il ne pouvait s’empêcher d’en glisser deux mots à la moindre occasion dans l’espérance que Pépito saurait le rassurer à bon escient. Il parlait d’aller voir un étaminologue réputé: le docteur Chouettes-Airs. Il s’imaginait par avance devant cet éminent spécialiste qui sourirait de ses alarmes injustifiées et ne manquerait pas de le complimenter sur la santé de son étamine.
_ Allons allons mon gaillard, ce n’est pas une étamine que vous avez là, c’est un pénis avec deux testicules!
Glaïeul s’attendait un peu qu’on ironisât sur la vigueur de son étamine mais jugea la métaphore un peu forcée. Il se défendit d’être porteur d’une incongruité si animale.
_ Oh non, je vous assure: elle est très fragile!
_ Voyons mon garçon! Puisque je vous dis que c’est un véritable pénis.
Approchez-vous mesdemoiselles, dit-il à de jeunes carabines qui échangeaient depuis le début de la consultation des sourires coquins avec Glaïeul à l’insu de leur professeur. Approchez-vous et donnez-moi la définition de ces masculines armoiries!
_ De sable à la quille d’or montée sur deux boules d’argent posées en fasce, récitèrent en chœur ces imberbes émules d’Hippocrate.
La description héraldique de son anatomie était si bien dans les manières de Glaïeul qu’il en fut complètement réconforté. Il aurait bien aimé après ça, leur entendre décliner aussi les menues pièces de leur blason, mais sa timidité le retint de formuler une si cavalière exigence.
Allégé de toute inquiétude, il s’envola par la fenêtre, qui donnait sur un jardin frissonnant de lilas bleus et blancs.
Pépito qui était assis sur un banc fut bien attrapé de me voir arriver par les airs.
_ Tiens, tu sais voler maintenant! dit-il avec étonnement.
_ Oui.
_ Qu’est-ce qu’il t’a trouvé, ce fameux docteur Chouettes-Airs?
_ Rien.
_ Il ne t’a rien prescrit?
_ Si.
Un ange passa devant eux, les deux ailes dans le plâtre et les deux jambes aussi. Il se déplaçait à l’aide de deux béquilles.
_ Tu ne veux pas me dire ce qu’il t’a prescrit?
_ Si.
Midi sonna au clocher de l’église Saint-Suplice, très belle église romane dont la nef maternelle s’arrondissait en une abside autour de laquelle se blottissait une progéniture d’absidioles grelottantes.
_ Qu’est-ce qu’il t’a prescrit?
_ Du pollen de quenouille.
_ En applications locales?
_ Oui.
_ C’est un fortifiant?
_ Oui.
_ S’il t’en reste un peu, tu m’en donneras?
_ Oui.
Nous nous dirigions à présent vers une pharmacie située de l’autre côté de l’immense Place de la Monarchie. Glaïeul offrait ses caresses à des chiens de race qui lui faisaient cortège, posait sa main sur la tête des enfants, exhalait son haleine sur le bec des oiseaux voleteurs, par bouffées légères qui leur embuaient le bec. Les épaules et les bras tout chargés de colombes il allait répétant: « Mais oui, je suis le héros du livre! C’est bien moi! » Tous l’avaient reconnu et il leur apportait confirmation. Mais de nouveaux lecteurs se joignaient au cortège et demandaient (craignant de s’être joints à une cérémonie qui ne leur appartînt pas): « Vous êtes bien le héros du livre, n’est-ce pas? » Et Glaïeul de répondre avec un sourire gentil: « Mais oui, je suis le héros du livre! C’est bien moi! » Tout à fait rassurés, les nouveaux lecteurs esquissaient alors un pas de danse. Quand nous entrâmes dans la pharmacie, nous fûmes salués par un son de grelots joyeux de nous accueillir.
_ Ah, c’est vous! dit l’apothicaire avec l’air de nous connaître.
_ Qui vouliez-vous que ce fût?
_ Je vous avais pris pour des clients! répondit l’apothicaire avec une figure réjouie.
_ Nous sommes des clients et nous voulons du pollen de quenouille.
16
En sortant de la pharmacie, Pépito propose à Glaïeul d’aller patiner en attendant l’heure du train.
_ En plein été? demande Glaïeul horrifié.
_ Mais oui! répond Pépito d’un air grandiose. De nos jours l’isolation thermique permet tant et mieux.
_ Mais je ne sais pas papa… papatiner balbutia Glaïeul d’un air vraiment navré qui lui faisait frémir les narines.
_ Nous apprendrons.
Nous nous dirigeâmes donc vers la patinoire. Quand nous lûmes de loin sur un panneau métallique, l’inscription suivante en lettres majuscules: « PATINOIRE MUNICIPALE », notre impatience enfla d’un seul coup et nous nous mîmes à courir. Nous payâmes notre entrée au guichet et nous entrâmes par le tourniquet.
C’était la première fois que nous voyions une patinoire.
_ Mais… elle est blanche! constate Pépito.
Il était hébété et Glaïeul, désabusé, faisait la moue:
_ C’est pas une patinoire… c’est une patiblanche!
Nonobstant, nous n’étions pas de ces grincheux à la mode qui poursuivent les gens en Justice pour des broutilles et nous nous accommodâmes bon gré mal gré de cette patiblanche sur laquelle nous résolûmes avec enthousiasme de dessiner des arabesques qui méritassent applaudissements.
Las! Notre engouement ne suppléa en aucune manière à notre impéritie qui nous valut d’être la risée des adeptes de cette discipline. En homogènes invétérés, nous suivions des trajectoires parfaitement symétriques, c’est-à-dire que, diamétralement opposées, elles se rejoignirent en un point où nous nous percutâmes malencontreusement et nous disloquâmes à la renverse sous les rires moqueurs de l’assistance.
Se relevant encore tout estourbi, Pépito geignait « que faisais-tu sur mon chemin, homogène de malheur? » à l’adresse de l’infortuné Glaïeul qui, s’étant remis debout le plus vite possible pour qu’il n’y parût rien, était encore sonné et chancelait piteusement.
Grâce à cette malheureuse collision, le temps s’abrégea si soudainement que déjà nous avions déchaussé nos patins et nous retrouvions à l’extérieur le soleil de juillet. Nous en avions oublié l’été.
_ C’était bien! me dit Glaïeul.
_ C’était trop court répondit Pépito.
C’était la première fois que nous voyions une patiblanche l’un et l’autre et nous étions fort excités.
_ Nous reviendrons!
_ Oh oui!
_ C’était bien!
_ C’était trop court! dit Glaïeul.
_ C’eût été moins court malheureuse créature, si tu n’avais pas abrégé mes gracieuses évolutions par une délictueuse manœuvre! répondit Pépito sourcilleux.
Comme nous étions un peu en retard, nous nous mîmes à courir vers la gare. Le fer de nos semelles martelait le trottoir avec entrain. Quand nous arrivâmes, elle n’était plus là.
_ On a changé la gare de place! m’écriai-je.
_ Non, répondit un usager du chemin de fer. Elle est tombée amoureuse d’un train et elle est partie avec lui vivre sa vie.
_ Elle est folle!
_ Elle n’a rien voulu entendre.
_ Ce mec est un mac!
_ Elle s’en moque. « Je n’écoute que mon cœur » a-t-elle dit.
_ C’est malin! Et nous?
Abandonnés dans la ville inconnue, Pépito et Glaïeul se prirent par la main et marchèrent en direction de l’église Saint-Suplice pour y faire une prière. Le fer de leurs semelles martelait le trottoir avec résignation. Comme ils s’étaient perdus, ils demandaient leur chemin aux passants.
Un grand chevelu dégingandé avec une chemise à fleurs leur déversa complaisamment sur la tête un tombereau d’indications plus retorses les unes que les autres: « vous continuez tout droit et quand vous arrivez au cinéma « Vox », vous verrez c’est un grand bâtiment tout moderne avec un grand escalier tout illuminé, vous pouvez pas le manquer, là vous prenez la deuxième à droite jusqu’au complexe « Cinémonde », vous connaissez? Non, vous connaissez pas? Vous verrez c’est écrit en gros, vous pouvez pas le manquer, et là vous tournez à gauche et là vous verrez, vous allez arriver sur une grande place avec une fontaine au milieu et vous prendrez la rue qui fait l’angle avec le cinéma… comment s’appelle-t-il déjà? « Multivision » je crois, ou « Supervision », quelque chose comme ça, et c’est un peu plus loin, un peu après le « Star », sur votre gauche… le « Star »? Mais c’est un cinéma! Vous connaissez pas? Ils jouent le Satiricon, vous verrez c’est très bien! »
Ils ne trouvèrent pas le « Vox ». Sont-ils allés trop loin sans l’avoir vu, ou pas assez loin? Une vieille dame emmitouflée leur fournit d’autres indications de sa façon. Cette fois-ci, il n’est d’autres points de repère que les pharmacies, herboristeries, magasins diététiques et restaurants macrobiotiques.
Finalement un militaire, du grade de colonel, leur explique rudement: « tout droit, première à gauche, puis quatrième à gauche, tout droit jusqu’à la place du Maréchal Leclerc, où vous prendrez le boulevard du Maréchal Joffre que vous descendez jusqu’à l’avenue d’Austerlitz… Austerlitz?! Vous voulez que j’épèle?! Vous connaissez pas Austerlitz?! Napoléon, vous connaissez!? Eh bien, vous vous souvenez bien d’Austerlitz quand même!? »
Enfin, de l’autre côté d’une intersection dont le franchissement était agrémenté de feux tricolores, l’église Saint-Suplice (« Saint-Sulpice » disait Glaïeul! ce qui évidemment ne voulait rien dire) leur apparut tout de blanc peinturée sur une place de luxe où picoraient des poules. Ils pénétrèrent (« nous entrons! » disait Glaïeul avec émerveillement) dans la Maison du Seigneur, s’étant déchaussés pour embaumer l’air de la senteur végétale de leurs orteils qui de tout leur corps étaient la partie la plus odorante.
Ils s’agenouillèrent devant l’autel et supplièrent Dieu de les exaucer comme on leur avait enseigné au catéchisme dans le chapitre des « Premières Urgences en cas de détresse ». Ils demandèrent des trains, des victuailles, du repos, de l’ombre, un bon voyage. Glaïeul osa même demander des filles. Et ils refluèrent vers le portail sur la pointe des pieds (à reculons, le béret sur la panse) rassérénés. Ils étaient heureux non d’avoir vu Dieu mais de l’avoir entrevu. « On n’entrevoit bien que ce qu’on voit mal » disait le Sage. C’était en effet un bien grand mystère que cette présence insoutenable jusqu’à l’absence: dès qu’Il s’approchait, nous défaillions, mais aussi dès qu’Il s’éloignait. Il fallait choisir entre Lui, plus incompréhensible que logique et le Néant plus illogique que compréhensible. Le vide de Son absence se creuse en Glaïeul et Pépito, mais pas jusqu’au Néant puisqu’ils existent, et la plénitude de Sa présence s’impose totalement au Néant mais pas jusqu’à eux, dont l’intellect borne l’intelligence à la conscience d’exister. « Croire en Dieu, c’est comprendre qu’on ne comprend rien » concluait Pépito avec impatience, et Glaïeul approuvait.
Pépito raisonneur poursuivait : « la conscience d’être de l’individu est la limite jusqu’où Dieu s’impose en toute logique au Néant pour le démentir, mais sans la franchir et s’imposer à l’esprit humain d’une façon intelligible. La créature est la négation du Néant et l’abnégation de Dieu. »
_ Mon Dieu, Pépito ! Arrête ! Cette métaphysique va nous faire chavirer l’esprit !
Telles étaient les pensées fugaces que roulaient nos deux lascars et dont ils se lassaient, se désespérant de les maîtriser, tant ils étaient enthousiastes à se jeter dans les rets des séductions du siècle. Il leur suffisait de croire, même confusément, qu’ils n’étaient pour rien à cette Création où ils baguenaudaient à leur insu, et s’en remettre au Créateur pour aplanir les difficultés qui se présentaient de temps à autre sur la charmante route de campagne environnée de floraisons printanières, qui s’ouvrait devant eux vers des délices insoupçonnés.
Quand ils sortirent de l’église, le soleil leur gicla à la figure. Ils s’essuyèrent les yeux d’un revers de main. Le soleil jubila de la farce qu’il venait de leur faire et qui prenait à tous les coups. Pépito et Glaïeul sourirent de la brimade sans grande conviction: leurs yeux penauds désavouaient leur sourire en faïence de Limoges. La grosse bonne face bien large du soleil flottait dans l’azur de juillet comme celle rubiconde d’un nautonier échevelé. Pépito et Glaïeul firent semblant de l’ignorer pour ne pas répondre à ses provocations et continuèrent leur chemin.