(Après diverses aventures, nos deux personnages réussissent enfin à prendre un train pour Grenoble. C’est la fin du chapitre 16.)
Première Partie
chapitre 16
Pépito souhaitait vivement rentrer chez lui, revoir Pépita et me faire les honneurs de son studio. Malheureusement le train tomba en panne bien avant d’arriver à Grenoble, dans une petite ville ensoleillée dont il était plus vraisemblablement tombé amoureux de la gare toute proprette.
Le guichetier importuné à qui nous causions le désagrément de l’interroger indûment pendant son service sur l’heure du prochain train, nous répondit avec désobligeance qu’il n’en savait rien, parce qu’un mot d’ordre de grève avait été lancé pour le lendemain.
_ Une grève? Mais nous avons payé notre billet jusqu’à Grenoble!
_ Que voulez-vous que j’y fasse?
Cette escale inattendue en terra incognita, ne nous chagrina qu’à moitié. Nous saisissons l’occasion de visiter une bourgade provinciale peu traversée par les grands courants du siècle.
Nous nous sommes attardés dans le hall de gare pour nous pénétrer de cette ambiance qui lui est propre, celle d’un lieu qui n’est que de passage et introduit une parenthèse dans l’existence du voyageur où celui-ci retrouve l’espace d’un instant ce qui fait l’essence même de sa vie, un passage. En attendant son train, le voici dépossédé de son domicile, de son être social, inconsistant avec son petit bagage entre l’univers qu’il quitte et l’autre qui s’apprête à l’accueillir. Il y flotte l’appréhension et la séduction de se laisser démunir, et l’espérance d’un ailleurs.
Le hall de gare, c’est aussi dans sa propre ville, la porte de l’aventure; c’est un prolongement de son domicile où s’accumulent les souvenirs ou les projets de voyages lointains, aléatoires, vivaces dans la mémoire ou l’anticipation. C’est un sas entre la routine et l’imprévu, le marasme et le renouvellement, entre soi et l’autre soi-même. C’est le lieu emblématique de la nostalgie de son chez-soi quand on séjourne à l’étranger, de cet être qu’on est et que tissent les solidarités sociales; et de la nostalgie aussi des lointains quand on est de retour, de cet être précaire qu’on fut lorsqu’ abandonné à soi-même, loin des siens, loin des biens, loin des riens, comme une gemme dégagée de sa gangue.
Dans toute la ville qu’on habite chaleureusement, le hall de gare est le seul témoin, le seul complice de nos vacations déraisonnables qui firent de nous des pirates au grand cœur.
Nous nous sommes arrachés presque à regret à cette torpeur que communique cet espace de nulle part, et nous débouchons sur la place de la gare, resplendissante de parterres de fleurs munificentes sous le grand soleil municipal.
Plus rien ici n’est anonyme; nous passons la sortie comme nous entrerions dans un appartement: tout est à la mesure de l’Homme; rien n’est national, ni international, planétaire, ni intersidéral. Tout est marqué de l’empreinte de la commune et la lumière elle-même n’est pas universelle, mais caractérisée par tel ou tel bâtiment qu’elle éclaire comme un lustre les meubles d’une pièce.
Midi sonna aux clochers de la ville. Il se fit une grande et soudaine affluence dans les rues. Chacun sortait de son lieu de travail et se rendait chez soi pour déjeuner. Certains entraient dans les restaurants en piaillant par groupes égayés. Puis les rues se firent étrangement désertes dans la grande lumière de midi. Une envolée de pigeons, à notre approche, troubla le silence d’un claquement d’ailes et s’ensuivit une saisissante vacuité.
Nous traversions une ville dont les habitants étaient disparus. Ils avaient abandonné l’urbanisme aux sortilèges des éléments cosmiques: le vent frisait la surface d’un canal et les ombres s’étaient rétrécies. L’azur où se découpe l’arête blanche des grands immeubles de pierre et de verre, descendait jusque sur les balustres des quais et accable dans les quartiers résidentiels, les piscines immobiles.
Nous sommes assis sur un banc d’un jardin public. Jardin rouant plus haut que tous les ciels mobiles, il est établi en terrasse sur une éminence d’où la vue s’étend en contrebas vers la ville basse. Nous picorons, assis sur notre banc, des chips dans un grand sac de cellophane en intercalant des goulées de limonade. Nous avons un sac de chips et une bouteille de limonade pour deux parce que nous n’avons pas surveillé notre budget. Il va falloir aller pleurnicher dans une banque pour qu’on nous prête de l’argent. En attendant cette épreuve de diplomatie financière, nous déambulons dans le jardin, si musards que les oiseaux se posaient sur nos épaules et le sommet du crâne. Chatouilleux, Pépito s’esclaffe sous la becquetée d’une mésange qui farfouille sa tignasse: « j’ai l’impression d’être un rhinocéros! » Puis Glaïeul s’allonge sur une pelouse et s’endort à l’ombre d’un cèdre du Liban. Je m’avance jusqu’au bord de l’esplanade d’où contempler le dédale des rues en contrebas.
Je suis Pépito de Profiterolles, accoudé à la balustrade de la terrasse qui surplombe la rue Pasteur à *** , petite bourgade de 25 000 habitants où les gens sont prospères et industrieux. Un jeune homme d’une autre variété que Glaïeul et moi-même, et bien étrange avec sa chevelure de feu, aux grandes flammes qui se tordent dans le vent, et sa peau caramélisée par les soleils des chantiers, ses tatouages de vaurien sur les biceps chatoyants et les épaules débordantes, traverse la rue, bardé d’un grand sac de toile bleu vif.
Vient occuper la largeur du trottoir de son trottinement précis une petite ménagère, panier sous le bras; les fesses étroites du jean nonchalamment obliquent vers le froufrou de l’opulente croupe et la chevelure tordue fait une question à la coiffure mode qui passe son chemin dédaigneusement: la grande main brune qui appuyait la parole de gestes, reste suspendue au beau milieu de l’air. Puis la silhouette flexible de l’homme reprend son cours indécis et rencontre bien à propos une vitrine indifférente où s’absorber dans ses pensées et retrouver ses esprits. Autant qu’il m’est donné de l’entrevoir par l’angle surplombant, le visage calciné par le travail au grand air sur les chantiers, est demeuré serein. S’étant détachée de la vitrine, la silhouette où s’accroche le sac bleu vif continuera sa remontée du trottoir et n’importunera plus, les voyant pourtant venir vers elle, les personnes respectables Monsieur. (Ce cacatoès aurait-il eu l’impudence d’offrir à cette tourterelle une place assise à côté de lui sur le bout d’une branche? Ou lui a-t-il simplement demandé son chemin?)
Deux heures post meridiem ont sonné au clocher. Il est l’heure de nous rendre à la banque. Contrairement à la basoche et à la flicaille, les banquiers sont des gens souriants. Ils sont très utiles à celles des personnes désargentées dont ils jugent qu’elles sont de nature à suivre une voie lucrative. Ils ont à cet égard un instinct infaillible pour distinguer les cigales des fourmis. Puisque nous avons, Glaïeul et moi, une propension plus accentuée à la dépense qu’à l’épargne, ils se méfient et nous devons leur exposer nos petits problèmes au moment le plus opportun: juste après un déjeuner d’affaires bien arrosé au cours duquel ils ont convaincu une richissime fourmi de leur confier son argent. Encore devons-nous éviter ceux d’entre eux dont le tempérament atrabilaire les contraint à une diète trop stricte, et qui sortent de ces joyeuses agapes de fort méchante humeur, la vésicule biliaire en alerte et la bile en effervescence qui leur monte jusqu’au blanc des yeux. En vérité et fort heureusement, ces tristes sires sont vite repérés par leur judicieuse hiérarchie qui les confine définitivement au service du contentieux dans une soupente.
Nous sommes accueillis à bras ouverts: on nous suspecte d’être des milliardaires travestis en vagabonds. Mais en consultant notre compte, le banquier change de physionomie:
_ Cher monsieur Glaïeul, je constate que votre compte est à découvert.
_ Vraiment? feint de s’étonner Glaïeul.
_ Et je déplore amèrement qu’il soit à découvert de plusieurs millions de pépètes! ajoute-t-il, devenu blême.
_ Quoi? s’étonne Glaïeul qui bondit de l’autre côté du guichet pour consulter lui-même l’écran d’ordinateur.
_ Ce n’est pas grave, dit le banquier en s’efforçant à l’optimisme. Je suis sûr que monsieur Pépito se fera un plaisir de combler ce fraternel déficit. (Son sourire est une affreuse grimace: celle d’un supplicié qui serre les dents sous la torture.)
_ Naturellement, dis-je, contrefaisant le grand seigneur. J’attends une grosse rentrée d’argent dont vous verserez une petite, toute petite partie à Glaïeul pour remettre son compte au-dessus de zéro!
Il me regarde alors avec anxiété, en fronçant les sourcils: cette mention mensongère, destinée à le tranquilliser, d’une prochaine rentrée d’argent, l’inquiète encore davantage. Il tapote fébrilement sur le clavier mon numéro de compte qui laisse apparaître sur l’écran impavide, un déficit pire que celui de Glaïeul, et glisse de son fauteuil par terre: voici notre interlocuteur qui s’échappe à quatre pattes vers le bureau directorial.
Quelques instants pendant lesquels nous restons assis, l’un à côté de l’autre, très sages et méditatifs, les mains sur les genoux, les yeux au plafond, puis la porte du bureau s’ouvre et le directeur, jovial, s’avance à grands pas vers nous, buste rejeté en arrière, bras tendus en avant, avec un large sourire, enfin c’est l’accolade:
_ Cher monsieur Glaïeul, cher monsieur Pépito, nous ne vous avons déjà prêté que beaucoup trop d’argent! Je me demande à la suite de quel dysfonctionnement nous en sommes arrivés là. Mais nous allons arranger tout cela: prendrez-vous la peine de me suivre dans mon bureau?
Un bureau de ministre d’époque Régence, en poirier noirci, orné de filets de cuivre, occupe seul une grande pièce claire et climatisée, hormis un fauteuil moderne en cuir, haut de dossier, qui pivote sur lui-même et deux autres en face, copies bâtardes de style vaguement Directoire.
_ Quelles professions exercez-vous? demande-t-il en s’asseyant et nous ayant priés d’en faire autant.
Avec beaucoup de gêne nous répondons que nous n’en exerçons aucune.
_ Bien! Je craignais que vous ne dussiez en plus, payer des impôts. Etes-vous mariés? (Lente et légère oscillation de tête négative de notre part.) Très bien! Ni robes, ni bijoux, ni coiffure, ni colifichet d’aucune sorte à payer… Avez-vous des enfants?
_ Non! dis-je.
_ Pas encore! ajoute par surprise Glaïeul vers qui je me tourne, expectatif et sur qui le directeur lève un regard soupçonneux.
_ Pas encore? Vous voulez dire « surtout jamais »! Il ne manquerait plus que ça, que vous dussiez nourrir une marmaille.
_ Soyez sans crainte, intervient Pépito, mon homogène a l’étamine fragile!
_ Fragile toi-même, réplique Glaïeul courroucé en se tournant vers moi.
_ Voyons, cher Glaïeul, je ne voulais pas… mais enfin… il faut bien avouer à monsieur le directeur de la banque que le médecin t’a prescrit une pommade à base de pollen de quenouille en onctions douces et prolongées.
_ Je n’en ai plus besoin; d’ailleurs tu peux finir le tube!
_ Finir le tube! Mais mon pauvre Glaïeul, tu l’as terminé depuis bientôt une semaine!
_ D’abord, je ne suis pas ton « pauvre Glaïeul », et deuxièmement tu m’as bien aidé à le vider ce tube!
_ Messieurs, je vous en prie, ne nous égarons pas… déplore le directeur. Nous disposons de peu de temps pour examiner ensemble une question autrement plus importante que celle de cette pommade de quenouille dont je ne saurais trop vous conseiller de vous méfier des effets secondaires.
La banque vous a donc prêté… voyons cela… deux milliards huit cent cinquante trois millions six cent cinquante six mille neuf cent vingt deux pépètes, à la suite d’un dysfonctionnement de nos services qu’il me reste à éclaircir afin que semblable impéritie ne se reproduise plus jamais! dit-il en montant si haut le ton sur la fin de la phrase que sa voix déraille en prononçant le dernier mot.
Aurai-je l’impudence de vous demander comment vous comptez rembourser cette somme? ajoute-t-il, se faisant doucereux et ironique.
D’entendre une somme si astronomique qu’on prétend nous faire rembourser, nous demeurons bouche bée et yeux écarquillés!
_ Vous n’êtes vraisemblablement pas sans posséder quelque petit patrimoine? poursuit le banquier, cauteleux.
_ Nous sommes absolument dépourvus de tout, excepté un petit studio que je possède à Grenoble et qui vaut moins de cent mille pépètes, avoue Pépito qui éclate en sanglots.
Le banquier sort sa pochette et s’éponge le front.
_ Je ne m’explique vraiment pas comment nous en sommes arrivés là, dit-il.
_ Nous non plus, hoquète Pépito.
_ Vous comprendrez messieurs qu’il est dans l’intérêt de notre banque de vous tirer d’un si mauvais pas. C’est pourquoi nous allons devoir vous prêter une nouvelle somme d’argent, d’environ trois milliards de pépètes, que vous transférerez sur un compte que vous aurez ouvert dans une banque nationalisée, spécialiste des prêts à fonds perdus, dont il faudra que vous en obteniez un du même montant et vous nous reverserez le tout.
_ Mais nous aurons alors le même problème qu’aujourd’hui avec cette autre banque!
_ Non chers messieurs, car entre le moment où la deuxième banque vous aura prêté cet argent (et à cette fin vous devrez jouer serré, mais pour cela j’augure le meilleur effet de votre physionomie candido-socialiste) et le moment où vous nous rembourserez, nous vous aurons mis en contact avec une entreprise d’Etat déficitaire dont vous deviendrez créancier (en lui octroyant un prêt du montant que vous aurez obtenu de la banque nationalisée) et que l’Etat actionnaire vendra à perte à une banque étrangère après y avoir injecté quelques milliards supplémentaires destinés à racheter au prix fort une société américaine concurrente, suffisamment prestigieuse pour exalter l’orgueil de la haute fonction publique française, mais si totalement infructueuse que tout le monde veut la vendre et personne l’acheter, et qui appartient justement par un heureux hasard à la banque étrangère dont je viens de vous parler (celle qui doit se porter acquéreur à bas prix de ladite entreprise dont vous deviendrez créancier…) et avec laquelle nous nous serons entendus pour qu’elle éponge votre dette envers nous en guise de commission pour cette bénéfique opération que vous lui aurez permis de réaliser grâce à votre diligence.
Glaïeul à l’esprit profond n’a rien compris et demeure bouche bée. Plus alerte, Pépito questionne :
_ Cette banque étrangère ne devra-t-elle pas en outre honorer les obligations de l’entreprise d’Etat à notre égard afin que nous puissions rembourser notre emprunt auprès de la banque nationalisée?
_ Inutile! Un immense feu de joie aura entre-temps _lors des fêtes commémoratives de la Révolution française_ entièrement anéanti sur fond musical avec effets spéciaux de Jean-Michel Good, le siège social de cette banque, sous les yeux mêmes du ministre de la culture venu présider les cérémonies, et de l’emprunt qu’elle vous aura consenti, il ne restera plus aucune trace. Grâce aux effets spéciaux, très spéciaux, « très ! » insiste-t-il en levant l’index, de cet honorable Monsieur Good, ou Goude je ne sais plus, ou Gourde je crois, Bourde plutôt, oui c’est ça Bourde !
Vous voyez bien qu’il n’est pas plus question dans tout cela de pollen de quenouille que de beurre en broche, dit-il sur un ton badin en nous tenant amicalement par les épaules pour nous raccompagner jusqu’à la porte.
Ces deux nigauds vont nous être d’une grande utilité.
Cependant, c’est étrange, quand je me compare à eux, j’ai beau me frotter les mains en pensant à la bonne affaire que je viens de conclure, je me demande pourtant si le plus nigaud des trois n’est pas moi, engoncé dans son costume trois-pièces, harassé de paperasses, cerné de scribouillages… tandis qu’ils baguenaudent en culottes courtes, torse nu au soleil, tête bouclée dans la brise. Certes, c’est de leur âge : ils ont l’âge de mes fils ; mais n’ai-je pas eu toujours l’âge que j’ai ?